L’Explorateur Oublié: interview de l’auteure

Interview du 22 mai 2026

– Qu’est-ce qui pousse une journaliste d’aujourd’hui à consacrer plusieurs années de travail à un explorateur oublié du XIXe siècle?
J’ai toujours été fascinée par les personnes capables de sortir du chemin qui semblait avoir été tracé pour elles. Charles-Xavier Rochet d’Héricourt fait partie de ces hommes-là. Il n’était pas destiné à vivre une existence aussi extraordinaire, et pourtant il a quitté tout ce qu’il connaissait pour partir vers des horizons lointains, découvrir d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres manières de vivre. Ce qui m’a profondément touchée chez lui, c’est cette volonté d’avancer malgré les difficultés, cette curiosité immense et cette capacité à ne pas se laisser enfermer dans le destin que son époque semblait lui réserver.
Pendant un an et demi, j’ai travaillé sur son parcours, ses voyages, ses écrits, le contexte historique dans lequel il évoluait. Et plus j’avançais dans mes recherches, plus je trouvais son histoire incroyablement actuelle. Beaucoup de personnes ont parfois l’impression que leur vie est déjà dessinée d’avance, qu’il existe des limites invisibles qu’elles ne pourront jamais franchir. Rochet prouve exactement le contraire.

– À quel moment avez-vous compris que cette histoire méritait un livre entier?
Très tôt. Le destin de cet homme l’a conduit dans différentes régions du monde, mais c’est véritablement au moment où il décide de partir vers le royaume du Choa que son histoire prend, à mes yeux, une dimension exceptionnelle. À cette époque, l’Éthiopie restait encore très peu connue des Européens. Quelques contacts existaient déjà, notamment avec l’Angleterre, mais tout demeurait extrêmement fragile et largement inexploré. Ce qui m’a immédiatement intéressée chez Rochet, c’est qu’il ne partait pas uniquement dans une logique d’aventure personnelle ou de découverte exotique. Il y avait chez lui une véritable volonté de comprendre ce pays, de créer des liens, d’établir des échanges entre la France et le royaume de Sahlé Selassié.
Et puis il y avait l’homme lui-même. Plus j’avançais dans les recherches, plus j’étais frappée par sa détermination. Il a rencontré des obstacles considérables, des dangers, des maladies, des difficultés matérielles, des tensions politiques… et pourtant il a continué. Il possédait une force intérieure et une capacité d’adaptation hors du commun.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que cette histoire méritait bien davantage qu’un simple article ou quelques pages. Elle portait en elle une véritable aventure humaine, historique et très romanesque. 

– Pourquoi avoir choisi une forme légèrement romancée plutôt qu’une biographie universitaire classique?
Parce que je tenais à rester fidèle à la réalité historique tout en rendant cette histoire vivante et accessible. Ce livre m’a demandé un travail de recherche extrêmement important. Je me suis appuyée sur les écrits de Rochet lui-même, mais aussi sur une documentation très vaste concernant son époque, la vie en Franche-Comté, les pays qu’il a traversés, les contextes politiques, les routes commerciales, les peuples qu’il a rencontrés, les coutumes locales…
J’ai essayé de reconstruire avec le plus de précision possible le monde dans lequel il évoluait. Mais très vite, je me suis rendu compte qu’une biographie universitaire classique risquait de devenir difficile d’accès. L’histoire de Rochet traverse des régions complexes, avec de nombreux noms de lieux, de chefs locaux, de tribus, de personnages historiques. Présenté de manière trop académique, tout cela aurait pu devenir assez dense, voire indigeste. Or ce qui m’intéressait profondément, c’était de faire ressentir au lecteur que la vie de Rochet ressemblait déjà, en elle-même, à un véritable roman d’aventure. J’ai donc choisi une forme légèrement romancée, notamment en introduisant beaucoup de dialogues et quelques personnages fictifs qui me permettaient de rendre certaines situations plus vivantes et plus humaines. Mais il était très important pour moi de ne jamais trahir la réalité historique. La très grande majorité des personnages présents dans le livre ont réellement existé et, lorsque je parle d’eux, je me suis efforcée de respecter fidèlement tout ce que les sources historiques permettaient de connaître. La fiction m’a surtout servi à donner du souffle au récit, sans déformer les faits essentiels.

– Ce livre vous a-t-il demandé une manière d’écrire différente de vos autres ouvrages?
Oui, forcément. Lorsqu’on écrit une biographie historique de ce type, il me paraît important d’adapter légèrement l’écriture à l’époque dans laquelle évoluent les personnages. Les manières de s’exprimer et de vivre n’étaient pas les mêmes au XIXe siècle par rapport à aujourd’hui. Tout l’équilibre consistait à trouver une langue qui évoque cette époque tout en restant naturelle et fluide pour des lecteurs contemporains. Je ne voulais ni d’un style artificiellement ancien, ni d’une écriture trop moderne qui aurait cassé l’immersion. Cette recherche d’équilibre a demandé un véritable travail d’écriture.

– Qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans l’Abyssinie du XIXe siècle?
Je crois que ce qui m’a le plus frappée, c’est la modernité que l’on découvre progressivement en arrivant dans le royaume du Choa. Le récit de Rochet montre très bien cette transition. Après avoir traversé des régions désertiques, rocailleuses, parfois extrêmement dures, il arrive dans un territoire plus verdoyant, plus accueillant, décrit comme l’antichambre du paradis terrestre.
Il découvre aussi une société beaucoup plus complexe et organisée que ce que les Européens imaginaient souvent à cette époque. La personnalité de Sahlé Selassié m’a marquée. C’était un souverain intelligent, curieux de ce qui se passait en Europe, très attentif aux évolutions du monde extérieur. Il avait compris que les relations qu’il pouvait établir avec les Européens pouvaient représenter une chance pour faire évoluer son royaume. Il possédait aussi une réflexion pleine de finesse, parfois presque philosophique.
Et en même temps, il restait un chef de guerre capable d’une grande fermeté face aux tribus hostiles, dans un contexte où les conflits pouvaient être d’une violence extrême. Cette dualité m’a beaucoup impressionnée. Il y avait chez lui à la fois le diplomate, le stratège, l’homme cultivé et le souverain obligé de défendre son territoire dans un monde encore très instable. J’ai également été touchée par son sens de l’accueil, par les descriptions des banquets, des cérémonies, de la manière dont les invités étaient reçus.
Et puis il y a surtout cette relation qui se construit progressivement entre Rochet et Sahlé Selassié. Tout semblait les opposer au départ, leur culture, leur langue, leur histoire, leur manière de voir le monde… et pourtant un véritable lien de confiance et de respect mutuel finit par naître entre eux.

– Après avoir passé autant de temps avec cette figure historique, avez-vous eu du mal à refermer ce chapitre?
Non, je ne dirais pas cela. Pendant toute l’écriture du livre, j’ai eu l’impression de voyager avec lui, de traverser les mêmes paysages, de partager ses moments de découragement, ses enthousiasmes, ses découvertes, ses déceptions. Plus j’avançais dans les recherches et dans l’écriture, plus Charles-Xavier Rochet devenait une présence familière. Mais un livre ne se termine pas au moment où l’on pose le point final. Je l’ai relu de très nombreuses fois ensuite, pour retravailler certains passages, en supprimer, en développer d’autres, affiner le rythme du récit, vérifier encore les détails historiques. Finalement, il est resté longtemps avec moi. Et lorsque le livre a enfin été publié, je n’ai pas ressenti de tristesse particulière à refermer ce chapitre. J’ai surtout éprouvé une forme de gratitude pour avoir découvert un homme que je ne connaissais pas, que j’aurais adoré rencontrer et que je ne suis pas prête à l’oublier. J’espère simplement que, s’il avait pu le lire, il aurait aimé ce livre…